alive, in extremis

 

Au cœur des ténèbres, Gaëtan Henrioux cherche la vérité des hommes. Et dans cette quête initiatique, lui, le premier, pose nu. Seul, il se découvre et se contemple à la lumière ardente, une vanité posée comme une offrande entre ses jambes: Mémento Mori. Détendu, la chair triste, il affiche l'obscure et lasse mélancolie de l'homme qui a vécu, le sublime d'une petite mort, une illumination peut-être, le sait-il vraiment, lui qui semble encore attendre le grand voyage vers les Enfers ? Dans le regard, il a, oui, l'ombre d'un doute. 

Face à lui-même ou face à Umblil/Yasmine, sa sœur baudelairienne, la poitrine percée des rayons lumineux du dark side of the moon, Gaëtan Henrioux explore de nouvelles mythologies. S'il se refuse à toute interprétation de son travail, le questionnement symbolique et mental est pourtant inévitable. Tant de formes, de couleurs et de titres paraissent si explicites: Cocaïne, Acide Floral, Fake Jungle, Cosmic Caress, Luciole et même Caca. Dans la transcendance fusionnelle d'une Peyote Dance, il serait si facile de ne voir qu'hallucinations, visions érotiques et rêves extatiques sous l'emprise de psychotropes. Comment, devant The Warden, ne pas penser à L'Herbe du Diable et la Petite Fumée de Castaneda ? Aux révélations symboliques, Gaëtan Henrioux oppose l'envie simple et vitale de peindre "un truc un peu barré" comme il dit. Il envahit la conversation d'apparents secrets d'atelier, pour finalement ne décrire qu'un cheminement technique. Une histoire de collages et de peinture analogique. "Passé par la photographie, j'ai longtemps utilisé des modèles et des lumières artificielles. Maintenant je travaille des images trouvées sur Internet. Sur ma tablette, je fais des croquis, des collages, de la 3D aussi. Je commence souvent par quelque chose de banal. Cela devient bizarre au fur et à mesure, je change, je rajoute et ça dérape..."

Se souvenant de tout ce temps qu'il a passé au musée d'Orsay à décomposer les ombres colorées des impressionnistes, tout juste concède-t-il une obstination d'ailleurs évidente pour la lumière et sa volonté de comprendre les grands maîtres de l'ombre. "Quand j'ai commencé à peindre, ma première préoccupation fut de restituer la lumière sur les visages. Je n'avais pas d'autre but que de comprendre cette lumière." 

De clairs obscurs en éclairages artificiels, sa palette si particulière, composée de couleurs crues, brûlantes et denses, de noirs et de bruns intenses, hypnotise le regard. Aveuglé par un soleil trop fixé, par des néons bleus, jaunes ou verts, l'œil mémorise des formes épaisses ou floues, des triangles, des carrés et des couleurs qui cadrent ou découpent d'autres couleurs et d'autres formes jusqu'à la saturation. Perçu en accéléré, l'ensemble créé un effet stroboscopique qui écrase d'abord la profondeur de l'image mais laisse entrevoir l'univers d'un monde recomposé d'images académiques, orientalistes et pop, d'icônes mentales, de manga et de musique électro, comme fixés sous verre. A la recherche de fausses réalités, transfiguré en Batman ou sous les traits d'une femme robotisée, Gaëtan Henrioux mixe ses images. Il électrise les sens. Chaque image parait en teaser une autre. Il faut parfois serrer les yeux intensément pour percevoir dans la virtuosité de plusieurs plans superposés les contours réels d'une forme codée. Sous la lune, le visage devient alien. L'artificiel révèle la monstruosité des âmes...

Gaëtan Henrioux élude toujours chaque évocation signifiante d'une géométrie ou d'un animal. Sur son Self-portrait, il a posé une forme à facettes triangulaires et colorées, tout près de sa tempe droite, comme une décoration anecdotique. Ailleurs, un œil immense domine une salle de cinéma dont s'envolent des masques de canards fantomatiques. La composition triangulaire et sanguine de Festen ou l'anthropomorphisme du héron présidant l'assemblée peuvent échapper au profane. "Je fais cela, dit-il, j'ai ça à faire, je le fais, je ne sais pas d'où viennent les singes. Je ne me dis pas que c'est un symbole important pour moi..." Ces singes intriguent. On finit par les avoir à l'œil. Ils se rattachent par superstition à des millénaires de croyances dans l'Egypte ancienne, en Chine et ailleurs, chez les Amérindiens. Selon les mythologies, symbole de connaissance ou d'intelligence maline, le singe éclaire le chemin de la sagesse autant qu'il emporte les sens et la raison par ses tentations priapiques. Le niant, Gaëtan Henrioux tue l'histoire. Il oblige à se détacher des savoirs révélateurs. Il impose l'ambivalence. Quoi qu'elle signifie, la présence du singe n'est finalement jamais anodine, elle est le récit même des origines et du pouvoir. Chez Gaëtan Henrioux, le singe est là dans le Last Show Before the Apocalypse. Il est là quand une main avertie montre le chemin d'un geste qui éveille ou qu'une bouche découvre d'autres lèvres. Il est là quand, sur son âne, en exode, une femme emmène une jeune fille endormie, vers le village où des hommes et un dragon attendent. Il est là encore dans le tropisme simiesque d'une lascive odalisque. 

Au hasard d'un carnage de peinture, d'un marsupilami abandonné dans une baignoire ou d'un astroboy perdu dans un décor saturé de couleurs, Gaëtan Henrioux invite à la vie. Entre ombres nocturnes et tonalités électriques, son œuvre est le récit éternellement recommencé de l'apprentissage et de la métamorphose. Il y est question d'apparences, de masques, de sens et de détachement. Il raconte des rites de passage, le stade du miroir et la peur dans la forêt, les paradis artificiels et les feux de joie, les cheveux tirés et les fleurs coupées. Il explore l'animalité et la puissance, les sacrifices et la désespérance, la solitude et la jouissance. Aux limites des icônes, du jours et du réel, il invite au voyage, dans une quête infinie de liberté. Alive, in extremis... 

 

 

From deep in the shadows, Gaëtan Henrioux searches for personal truths. He is the first to pose naked in this initiatory quest. Alone, he discovers and contemplates himself in the harsh light, a Vanitas placed like an offering between his legs - Memento Mori. Relaxed, his flesh dismal, he betrays the dark melancholy weariness of a man who has experienced the wonder of "une petite mort" or perhaps a flash of inspiration. But does he really know - he who still seems to be awaiting the journey to hell ? In his haze, yes, there's a shadow of a doubt. 

Confronted with himself or Umblil/Yasmine, his baudelarian sister, breast pierced by rays of light from the dark side of the moon, Gaëtan Henrioux explores new mythologies. Although he never interprets his own work, we can hardly avoid questioning it on a symbolic and psychological level. So many of the shapes, colors and titles appear to be so explicit: Cocaïne, Acide Floral, Fake Jungle, Cosmic Caress, Luciole ("Firefly") and even Caca ("Poo")It would be easy to see nothing but hallucinations, erotic visions and ecstatic dreams under the influence of a psychotropic substance in the fusional transcendance of a painting like Peyote Dance. How is it possible not to think of Castaneda's L'Herbe du Diable and la Petite Fumée when you see The Warden ? Rather than symbolic revelations, Henrioux expresses the simple and essential desire to paint "something a bit insane", as he puts it. He sprinkles the conversation with what appear to be studio secrets, but in the end only describes a technical process; it's an account of collages and analogic painting. "I started with photography, and for a long time I used models and artificial lighting. Now, I work with images I find on the Internet. I do sketches and collages on my tablet, and 3D too. I often start with something really ordinary. And it becomes weird overtime. I change it, add to it and it gets out of hand..."

Recalling the time he spent at the musée d'Orsay decomposing the colored shades of the Impressionists, he begrudgingly concedes an obstinate - and in fact obvious - interest in light and a resolve to understand the great masters of shade. "When I began painting, my primary aim was to reproduce light on faces. My only goal was to understand the light."

From chiaroscuro effects to artificial lighting, hiss very special palette, composed of raw, burning, dense colors and intense blacks and browns, hypnotises our gaze. Blinded by a sun stared at for too long and by blue, yellow, green neon lights, the eye memories thick or blurred shapes, triangles, squares and colors that frame or cut to shape other colors and other shapes to the point of saturation. Seen in accelerated motion, the whole creates a stroboscopic effect that at first crushes the depth of the image but leaves a glimpse of a pieced-together world of academic, orientalist and pop images, and mental, manga and electro music icons, as if set under glass. In search of false realities, transformed into Batman or represented as a robotized woman, Henrioux mixes his images. He electrifies the senses. Each image seems like a teaser for another. Sometimes you need to screw up your eyes to see, in the virtuosity of several superimposed planes, the actual contours of a coded shape. Under the moon, a face becomes alien to us. The artificial reveals the monstrosity of our souls...

Gaëtan Henrioux constantly evades each meaningful evocation of a geometricc shape or an animal. On his Self-portrait, he has placed a shape with triangular and colored facets close to his right temple, like a trivial decoration. Elsewhere, a huge eye dominates a movie theatre from which masks of ghostly ducks fly. The triangular and fiery composition of Festen or the anthropomorphism of the heron presiding over the assembly seems to escape the limits of the profane. "I do this", he says. "Then I have to do that. So, I do it. I don't know where the monkeys come from. I don't think to myself: this is an important symbol for me." But the monkeys are intriguing. You end up keeping a tab on them. They connect by superstition to millennia of beliefs from Ancient Egypt and China to the Amerindians. According to mythology, monkeys are a symbol of knowledge or cunning intelligence; they light the path of wisdom as much as they rob us of our senses and reason through their priapic temptations. By denying history, Henrioux kills it. He forces us to free ourselves from the revelatory knowledge. He enforces ambivalence. Whatever it means, the presence of the monkey is never, in the end, insignificant. It is, in itself, the story of origins and power. For Henrioux, the monkey is there in the Last Show Before the Apocalypse. It's there when a warning hand shows the way with a gesture that arouses, or a mouth discovers another's lips. It's there when, on a donkey, a displaced woman takes a sleeping girl to a village where men and a dragon await them. It's there again in the simian tropism of a lascivious Odalisque. 

Henrioux invites us to look at life, through an incidental paint massacre, a marsupilami abandoned in a bath, or an astroboy lost in a saturated décor of colors. Between nocturnal darkness and electric tonalities, his work is the eternally resumed story of learning and metamorphosis in which he explores appearances, masks, meanings and detachment. He tells of rites of passage, the mirror stage and fear in the forest, artificial paradises and bonfires, pulled hair and cut flowers. He explores animality and power, sacrifices and despair, solitude and joy. He invites us on a journey at the boundary of icons, day and reality, in an infinite quest for freedom. Alive, in extremis...

 

 

Catherine Malaval

excerpt from Alive, in extremis, éd. La Nouvelle Ecole Française